Le business contre-attaque! Le tao au fusil?
Comme promis, quelques questions en retour à Nathalie Chassériau.
Christophe Vigliano :
Comment, d’après vous, le TAO doit s’appliquer
dans le monde des affaires ?
Nathalie Chassériau :
Le Tao se pratique, il ne s’applique pas. Ce
n’est pas une recette, ni même une philosophie. En fait le Tao est la notion
la plus difficile du monde, car il est impossible de la définir. D’ailleurs
le Tao Tö King, le grand texte attribué à Lao Tseu, commence par les phrases suivantes:
«Le
Tao qu’on tente de saisir n’est pas le Tao lui-même.
Le
nom qu’on veut lui donner n’est pas son nom adéquat»
Si on ne peut «appliquer» le Tao, on peut par
contre s’efforcer de le suivre. Suivre est
peut-être le mot clé: il s’agit de comprendre -non pas avec notre intellect
mais avec notre sensibilité, notre intuition- quelle est la bonne façon de se
comporter, en s’adaptant au cours naturel des choses: en le «suivant»,
comme on suivrait le courant d’une rivière. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard
si le Tao a souvent été comparé à une rivière ou à un fleuve, qui coule sans
cesse, sans jamais dévier de son but: atteindre l’océan, c’est-à-dire le tout,
la vérité ultime...
Pour répondre à votre question, dans le monde des affaires le Tao peut nous
inspirer en nous portant à mieux écouter nos interlocuteurs, sans chercher à
nous imposer coûte que coûte; à élaborer nos stratégies après une attentive
analyse des conditions extérieures; à ne jamais agir précipitamment: toutes
choses bien difficiles aujourd’hui, où partout les gens font exactement le
contraire!
Christophe :
Ralentir nos actions dans les affaires
reviendrait alors à aller à contre-courant des concurrents, et permettre ainsi
de se différencier vraiment? Pourquoi pas sur le principe, encore faut-il avoir
les moyens financiers d’aller moins vite… Comment aller contre autant de
contraintes?
Nathalie :
Écouter, réfléchir, s’adapter, porte
effectivement à ralentir. Mais ce qui compte, ce ne sont pas les résultats
immédiats, souvent fugaces. Je ne suis pas le «porte-parole du Tao» (tant s’en
faut!) mais ce qui me semble certain, c’est que celui qui renonce à sa
façon de ressentir pour adapter son action à l’accélération généralisée et à la folie ambiante, est par
définition un perdant. Il aura peut-être de petites satisfactions passagères,
mais la Voie du Tao lui restera étrangère.
Christophe
:
Comment
se comporterait le dirigeant d’entreprise « taoïste » idéal ?
Nathalie :
Il ne faut surtout pas faire l’amalgame
entre Tao et taoïsme. C’est une erreur très courante à propos de laquelle
je mets en garde les lecteurs dans mon livre « Sagesse
chinoise au quotidien ».
Le Tao -souvent traduit par «Voie»- est le
but, l’objet même de la recherche de tous les sages chinois, qu’ils
soient confucéens, taoïstes, ou autres. Le terme taoïsme a été inventé relativement tard, c’est une espèce de notion
fourre-tout qui reconnaît Lao Tseu comme son père fondateur et contient des
auteurs et des éléments fort disparates. Un dirigeant d’entreprise qui se
fixerait pour but de suivre le Tao ne serait pas « taoïste » pour
autant. D’ailleurs, il n’y a pas un, mais au moins trois «taoïsmes»: une philosophie, une religion et enfin des
pratiques thérapeutiques pour conserver la santé et augmenter la longévité.
Pour revenir au comportement de notre
dirigeant d’entreprise idéal (et tout à fait utopique), que devrait-il faire?
Se soucier avant tout de donner le bon exemple à ses subordonnés: sa conduite
devrait à chaque instant correspondre à ce qu’il exige d’eux et refléter
principes et les valeurs qu’il défend. Choisir ses collaborateurs en fonction
non seulement de leurs compétences, mais de leur intégrité et de leur droiture:
en commençant par éliminer ceux qui ne pensent qu’à satisfaire leurs ambitions
personnelles, ainsi que les fomenteurs d’intrigues et les colporteurs de
ragots. Faire en sorte que chacun puisse exprimer ses propres talents et donner
la mesure de ses capacités. Ce qui exige -nous y revenons- une grande écoute et
beaucoup d’observation.
Christophe :
Je défends aussi l’importance de cette
indispensable écoute alliée à l’observation. Mais pour que ce fonctionnement
managérial porte ces fruits il faut également que les «subordonnés» soient dans
le même état d’esprit. Comment faire prendre conscience à ses équipes qu’il est
important que tout le monde conserve cette ouverture permanente ?
Nathalie :
Par la valeur de l’exemple. Si nous sommes toujours
cohérents dans ce que nous disons et faisons; si nous ne renonçons jamais à nos
convictions profondes, même lorsque les événements extérieurs sembleraient les contredire; si nous réussissons à aller à contre-courant
de la pensée unique -de la folie unique!- parce que nous avons chois de suivre
un autre courant -celui du Tao-, les autres finissent par s’en apercevoir. Et
par se poser des questions.
Mais l’attitude que je décris demande une grande
force, un grand courage. Et la capacité de supporter la solitude. Car on se
sent souvent très seul, au milieu des fous qui sont convaincus d’avoir
raison... et nous considèrent comme des fous!
Christophe
:
Comment
suivre le Tao dans la relation humaine lors d’un échange commercial?
Nathalie :
Suivre le Tao, c’est avant tout mettre son
ego de côté et
être à l’écoute de l’autre (et tant pis si je me répète). Je parle
d’ «écoute» au sens large: on peut être -ou ne pas être- « à
l’écoute » en lisant un e-mail aussi bien qu’en parlant au téléphone, en
participant à une vidéo-conférence etc. L’écoute et l’attention -qui impliquent
bien sûr le respect de l’autre- sont deux notions très proches; elles sont à la
base même non seulement du Tao mais de toutes les traditions de sagesse.
Malheureusement elles ont pratiquement disparu dans les relations
professionnelles.
Suivre le Tao, c’est aussi avoir la vue
large, être capable de penser à moyen et à long terme, sans se polariser
par exemple sur le seul aspect financier de la relation. Un fournisseur qui
brade ses services vous fera certes économiser dans l’immédiat, mais il n’est
pas du tout certain que ce soit le bon choix.
Christophe :
Notre économie actuelle privilégie
effectivement trop les résultats à court terme car les avancées technologiques,
justement, ont tout accéléré. Les actionnaires sont aussi très pressés. Comment
les ralentir ? En les amenant vers plus de spiritualité ?
Nathalie :
L’accélération est LE symptôme qui indique
que notre civilisation est très proche de sa fin. Ce n’est pas un hasard si
j’ai appelé mon blog Vive la lenteur!
L’accélération généralisée, qui indique que l’humanité est arrivée à la fin du crépuscule du Kali Yuga (l’ère des conflits) est
décrite dans de très anciens textes indiens. Ceci ne doit pas empêcher ceux qui
«voient» et « entendent » un petit peu mieux que les autres, de
travailler à préparer le terrain pour la civilisation future.
Pour répondre à votre question: je ne pense
pas que ce soit une bonne idée de vouloir «évangéliser» son entourage, surtout
dans le monde des affaires. Il ne faut parler qu’à ceux qui sont prêts à
écouter. Non, je pense que l’on peut amener les interlocuteurs à ralentir
par la fermeté d’une part (sous-entendu: « C’est comme ça que je travaille
et je n’ai pas l’intention d’accélérer ») et d’autre part, comme je
l’ai déjà dit, par l’exemple. Vous
savez, aussi aliénés, éparpillés qu’ils puissent être, les gens ressentent la
différence d’une attitude posée, réfléchie, soucieuse d’honnêteté.
Christophe :
De quelle manière le développement d’Internet
pourrait suivre la voie du TAO?
Je n’en ai vraiment pas la moindre idée!
Internet s’adresse à la multitude alors que le Tao, comme toutes les traditions
de sagesse, s’adresse à une élite. La sagesse authentique n’est pas à la portée
de tout le monde. Voilà ce qu’en dit Lao Tseu :
«Lorsqu’un esprit supérieur entend le Tao,
il le pratique
avec zèle.
Lorsqu’un esprit moyen entend le Tao,
tantôt il le conserve, tantôt il le perd.
Lorsqu’un esprit inférieur entend le Tao,
il en rit aux éclats.
S’il n’en riait pas,
le Tao ne serait plus le Tao »
Christophe :
Il faut donc mériter le Tao pour arriver à le
pratiquer ? La sagesse ne peut pas être dans le petit effort de tous les
jours?
Nathalie
:
Bien sûr que si! La sagesse est dans chaque
petit effort de chaque petite journée. Ce que veut dire Lao Tseu, c’est que
nous ne sommes pas tous égaux, tous pareils, contrairement à ce que voudrait
nous faire croire le mode de pensée actuel. Il y a des gens plus ou moins intelligents, plus ou moins sensibles,
plus ou moins évolués, c’est-à-dire plus ou moins proches du Tao. Et tous les
internets du monde ne pourront rien y changer. Le grand problème de notre
époque, c’est qu’à trop vouloir mettre tout le monde au même niveau, la qualité
descend, dans tous les domaines (relations, travail, culture, etc.). Alessandro Bariccco en parle très bien dans son livre «Les
barbares-essai sur la mutation» qui sortira en français en septembre, chez
Gallimard.
Christophe :
À propos de qualité, vous nous donneriez une
citation confucéenne à propos des qualités humaines dans le travail?
Nathalie :
Vous direz que j’ai l’esprit de
contradiction: moi qui vénère tant Confucius, je
vais vous donner une citation de Tchouang Tseu,
le génial penseur du III° siècle avant J-C:
«Les quatre abus dans
la conduite des affaires sont le suivants: aimer à s’occuper de
grandes affaires, profiter des situations anormales pour se faire un renom,
c’est ce qu’on appelle de l’ambition. Chercher à accaparer les affaires
en se prévalant de son savoir et en empiétant ainsi sur la tâche des autres,
c’est de l’avidité. Voir ses fautes sans les corriger, entendre des
remontrances et faire plus mal encore, c’est de l’obstination.
N’approuver que ceux qui sont de votre avis et dénigrer ceux qui vous
contredisent en dépit de leurs qualités, c’est du sectarisme».
Tchouang tseu
Christophe :
Tchouang tseu avait tout compris de ce
qu’est un grand entrepreneur et manager! Dommage que vingt-trois siècles plus
tard rien de tout cela ne soit encore réellement appliqué!



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